Fiddler(s) on the roof
Une Europe sûre de ses valeurs aurait autre chose à offrir qu'une médiation timide dans l'affaire russo-géorgienne.
Ce qu'il y a d’amusant avec la crise russo-géorgienne — si je peux me permettre de signaler quelque chose d'amusant en marge de ce qui restera peut-être dans l’histoire comme l'équivalent d'un assassinat d'archiduc
—, c’est le flottement dans les commentaires et l’analyse. Clairement,
le puissant moteur V12 des pages Débats s’est transformé en diesel
poussif ces derniers jours, les arguties sur la définition technique du
mot récession occupant plus d’espace médiatique que les troupes russes de terrain géorgien.
Difficile, en effet, d’adopter une position tranchée sans identification claire et incontestable des méchants et des gentils. Mais c’est sans doute qu’il s’agit, justement, de l’une de ces situations sans méchants ni gentils, l’une de ces situations où tout recours aux dogmes comme outils de traduction devient sans objet. Alain Joxe, ce matin sur France Inter, tentait bien d’expliquer de quelle manière les Américains sont ultimement responsables du bordel ossète, mais l’on sentait qu’il manquait de conviction : les néo-conservateurs amateurs de choc des civilisations sont de bons clients, mais il y a tout de même des limites au nombre de chapeaux que l’on peut leur faire porter.
Toute tentative de rationalisation de la crise ressemble d’ailleurs à la façon dont le pater familias du Fiddler on the Roof (Un violon sur le toit) pèse le pour et le contre avant d’accepter de marier sa fille. « On the other hand… », passe-t-il son temps à répéter chaque fois qu’un nouvel argument favorable ou pas à son gendre potentiel lui traverse l’esprit. Dans la comédie musicale, il finit par accorder sa bénédiction au jeune couple ; dans l’affaire caucasienne, on ne sait même pas qui est le jeune couple...
Ossètes et Abkhazes, ainsi, aimeraient bien obtenir leur indépendance, leur appartenance à la Géorgie n’étant jamais qu’un bricolage géopolitique à la Yougoslave. Nous devrions donc soutenir cette légitime aspiration à l’émancipation de ces deux petits peuples, a fortiori lorsqu’ils s’opposent à cette crapule pro-américaine de Mikheïl Saakachvili. On the other hand, peut-on vraiment en vouloir aux Russes de regarder d’un mauvais œil la transformation de leur « étranger proche » en base avancée de l’OTAN ? Et n’ont-ils pas le devoir — autant que nous l’avions de défendre les Kosovars contre les Serbes — de soutenir leurs petits frères dans le besoin ?
Hum, on the other hand, on a du mal à croire à la générosité toute neuve de Moscou, que l’on a connu moins bien disposé à l’égard des prétentions irrédentistes de ses micro-voisins. Les massacreurs de Tchétchènes font-ils désormais dans l’humanitaire ? Non, évidemment. Mais on the other hand, les Géorgiens ont attaqué les premiers et leur traitement barbare des Ossètes ne valait guère mieux que celui de leurs civils par les cosaques…
Méchants ? Gentils ? Méchants et gentils ? Mon propre point de vue se rapprocherait assez de celui de Paul Kagan, l’homme qui aime diviser la sphère occidentale entre Américains « hobbesiens » et Européens « kantiens », à savoir entre pragmatiques capables de regarder les horreurs du monde en face et idéalistes convaincus de la force d’un « droit international » illusoire. Enfin, disons qu’il s’en rapproche jusqu’à un certain point puisque je me refuse encore à le suivre jusqu’au bout dans sa description de la médiation française comme un nouveau Munich.
Sauf à envoyer des troupes en Ossétie, déclarer la guerre à la Russie ou, au minimum, décider de rompre toutes relations commerciales et diplomatiques avec elle (merci l’augmentation du prix du gaz le mois prochain !), ni la France ni l’Europe n’ont le moindre moyen de pression sur une puissance nucléaire agressive et déterminée à contrôler ses marches sans partage — aujourd’hui comme jadis. C’est affreux, c’est insupportable, c’est terrible, mais c’est la dure loi du rock’n’roll, celle que sont bien forcés d’accepter les faibles, les pusillanimes et les isolés.
Oh, bien sûr, il est toujours possible de rêver d’une Union européenne efficace et sûre de ses valeurs démocratiques, à laquelle ses presque 500 millions d’habitants et son statut de Michael Phelps économique offrirait autre chose qu’un ministère de la parole dans la gestion des affaires du monde. Il est toujours possible de fantasmer sur une Union européenne dont le poids et le prestige feraient réfléchir jusqu’aux héritiers d’Ivan le Terrible et de Staline à l'heure de faire donner la troupe… Mais cette Europe-là étant entrée en coma végétatif un certain 29 mai, on voit mal de quelle manière elle rappellera ses obligations de membre du « concert des nations » (Société des Nations ?) à un pays où anciens apparatchiks et nouveaux oligarques font la loi. Jusqu'à nouvel ordre, le Fiddler on the roof européen sait surtout pisser dans son violon. Géorgiens et Tibétains feraient mieux de s'en souvenir.

Que peut donc faire une Europe dans laquelle le pays exerçant la Présidence de l'Union choisit unilatéralement de s'engager militairement dans un pays dans lequel rares sont ceux à considérer qu'il puisse exister une solution militaire ?
Bien que partisan d'une critique argumentée de l'action de l'Union, je ne vois pas ici ce que l'on peut reprocher à qui que ce soit d'autre que tel ou tel politicien usant de sa légitimité démocratique pour refuser de s'expliquer sur l'ensemble des conséquences de ses choix militaires : qu'il s'agisse, autrefois, de la Pologne, l'Angleterre ou l'Espagne ou aujourd'hui la France.
Ha ! J'oubliais : maintenant, quand vous vous chaufferez au gaz, vous saurez à quoi servira l'argent que vous verserez à votre fournisseur.
Résumons mon point de vue : l'Europe est impuissante, mais les européens peuvent choisir de porter un message fort à l'étranger, en votant avec leur porte-monnaie.
Rédigé par: MTriple | 28 août 2008 at 10:11
fine et drole analyse.
J'ai hate de voir ce qu'il va ressortir de la reunion de crise prevue le 1er septembre...
Rédigé par: corbex | 28 août 2008 at 17:08
J'envisage pour ma part de me délecter à comparer les articles qui paraitront dans la presse française à ceux qui paraitront dans la presse internationale concernant les conclusions de cette réunion.
Rédigé par: Gus | 01 septembre 2008 at 18:40