Ces intérêts auxquels la construction européenne subordonne l'intérêt public
L'annonce de l'inauguration par Jose-Manuel Barroso, premier personnage de l'Union, d'une "Arche de Noé végétale" destinée à résister aux pires catastrophes imaginables me fournit l'occasion d'une analyse de certaines des conséquences, tant économiques que sociales, de la remise aux mains de cette administration faible, influençable, et notoirement perméable aux lobbies qu'est l'Union du destin de la communauté d'hommes et de femmes qu'est la France. Et, vous l'aurez compris, ça va saigner.
Peu importera ici que l'on retrouve tant Bill Gates que le célébrissime Monsanto ou la fondation Rockfeller parmi les financiers d'une telle initiative, même parée de la toge du bien commun. Constatons juste qu'elle se donne pour vocation de mettre tout ce que le monde peut compter de biodiversité végétale à l'abri de catastrophes naturelles telles que l'humanité elle-même ne s'en tirerait sans doute que fort mal, qu'elle soit ou non en partie à l'origine de ces désastres auxquels est sensé résister cette arche.
On peut alors s'étonner de la présence du premier personnage de l'Union (et d'un prix Nobel de la Paix ayant parcouru près de dix mille kilomètres pour la cérémonie !) à l'inauguration d'une certes si utile initiative de cette nature. En effet, celle-ci ne prendrait à première vue quelque sens que ce soit que dans la triste hypothèse de l'improbable (espérons-le) survenue de quelque abominable catastrophes qui mettrait certainement au plus grand mal tous les espoirs que tout un chacun peut avoir en l'homme en général, en ses propres rêves en particulier, et en tous les efforts que chacun de nous produit, dit-on, pour les siens. Rien qui ne justifie à première vue le déplacement exceptionnel du premier personnage de l'Union Européenne.
Peut-être trouvera-t-on que je suis de bien mauvais esprit en constatant que, sous l'impulsion volontaire de la Commission Européenne, la biodiversité végétale est hélas menacée de bien plus probables périls que ceux ici officiellement invoqués pour justifier l'existence de cette arche de Noé. Car depuis notamment la Commission Prodi, la Commission Européenne, inspirée par cette stratégie connue sous le nom d'économie de la connaissance, oeuvre profondément à développer le capitalisme immétariel (récemment remis au goût du jour en France par le rapport Levy-Jouyet), c'est à dire, la privatisation au profit d'intérêts bien compris des idées, méthodes, savoirs, connaissances, arts, métiers et savoir-faire qui relevaient jusqu'alors du domaine par nature public des idées transmissibles de personne à personne par l'éducation ou le simple recours au langage, à l'exemple, ou à la relation de maître à élève, premier fondement de la totalité du progrès humain.
Pour quoi donc faire ?
L'objectif premier d'une telle politique est la monétisation ("vente contre du liquide") des titres de propriétés créés sur les biens nouvellement créés à partir de rien, hormis bien entendu l'interdiction faite à l'ensemble de l'humanité à l'exception du nouvellement promu propriétaire d'exploiter les techniques, idées, connaissances et savoir-faire jusqu'alors librement disponibles (c'est à dire : que tout un chacun pouvait découvrir par lui-même, apprendre ou simplement employer). La première conséquence d'une telle monétisation consécutive à l'expropriation du domaine public précédement citée sera de capturer dès à présent les revenus futurs de l'emploi dans l'avenir desdites techniques, idées, savoir-faire et connaissances au profit certes d'une part d'intérêts privés présents et réels, mais aussi, des puissances publiques désespéremment en quête de financements sans lesquels il se révèlerait difficile de mener à bien les grands projets attendus dès à présent par les citoyens européens sans lesquels toutes ces belles institutions, au premier rang desquelles l'Europe-avec-une-majuscule se retrouveraient à leurs yeux sans intérêt.
Autrement dit, de capturer avec profit les revenus de l'activité économique future au profit des intérêts particuliers (et purement institutionnels) du présent au détriment du domaine public.
Nous l'avons compris, l'implémentation particulière faite par la Commission Européenne de la théorie de l'économie du savoir consiste à tout d'abord réserver aux puissances publiques (autrement dit, nationaliser ou collectiviser) l'usage exclusif des techniques, savoir-faire, connaissances et procédés de l'humanité pour ensuite décliner ce droit d'usage exclusif en brevets et droits divers à redevances, pour ensuite commercialiser (autrement dit re-privatiser) sous diverses formes ces brevets et droits d'usages aux capitalistes de notre époque, de sorte à leur permettre d'en tirer de futures rentes.
Le seul problème de ce procédé semblant capable de créer de l'argent (et de la rente) à partir de rien est qu'il a pour conséquence tant de rendre progressivement brevetés et/ou sujets à redevances (pécuniaires) et restrictions d'usage tous les procédés utiles connus de l'humanité pour produire des richesses que, et nous revenons ici à notre sujet, de réserver l'usage des semences à "ceux qui les ont créés", plus clairement dit, les multinationales qui déposent des brevets sur leur génome, en prétextant avoir financé une activité de recherche présumée indispensable à la diffusion du savoir-faire acquis à l'ensemble de l'humanité, sans que trop jamais on ne s'interroge sur les conséquences en termes de préjudice au patrimoine commun de l'humanité que l'acceptation de toutes les affirmations précédentes a pu créer. Et notamment, que toute privatisation du domaine des idées revient à interdire ou du moins limiter le progrès technique sans lequel les espoirs que nous plaçons en l'homme n'ont aucune chance de jamais se réaliser.
Dans le cas particulier des semences et de notre arche de Noé, on se souviendra que c'est la Commission Européenne qui est à l'origine des législations nationales et notamment françaises grâce auxquelles des associations comme Kokopelli, connue pour produire et commercialiser des semences anciennes, ont été condamnées à la demande de sociétés semencières pour commercialisation de ... semences non-autorisées ! Il faut en effet savoir qu'en France comme partout dans l'Union, le commerce de semences non-inscrite dans la grand registre local des semences autorisées est interdit. Et que, bien entendu, inscrire une semence dans ce grand registre exige maintes connaissances administratives et une redevance relativement considérable (puisque l'Etat souhaite explicitement percevoir quelque chose au passage dans l'affaire), de l'ordre d'une dizaine de milliers d'euros par semence, coût des tests annexes (toxicité, diffusion, stabilité génomique) à réaliser pour chaque variété en sus. Bien entendu, chacun conviendra que ces tests sont fort utiles, puisque c'est notamment grâce à eux qu'est garanti la non-toxicité des fruits, légumes, et autres produits végétaux produits et donc vendus sur le marché européen.
C'est là qu'intervient notre arche végétale Monsanto-Microsoftienne : puisque l'activité d'associations de joyeux drilles se donnant comme mission de produire et conserver des semences anciennes est une des nombreuses victimes colatérales de cette stratégie particulière de privatisation du domaine public que mène la Commission Européenne sous couvert d'économie de la connaissance, il devient fâcheux de constater que la biodiversité végétale qui pourrait se révéler être la clé de la survie de l'humanité, par exemple, en cas d'évolution rapide du climat pouvant découler de la croissance continue d'une activité économique n'ayant pas trouvé de raison de limiter sa dépendance aux hydrocarbures, pourrait se trouver menacée du simple fait de l'activisme compréhensible des capitalistes soucieux de rentabiliser les investissements parfois considérables auxquels ils consentent en voulant bien acheter les titres de propriété immatérielles fabriqués en continu par le travail des administrations des états-membres et de l'Union. L'Arche est donc un moyen utile, pour ces capitalistes, de soulager la conscience des pouvoirs publics, qui pourraient un instant ressentir quelques doutes du genre de ceux qui, je l'espère, vous étreignent.
Pour vous tous qui doutez, voici une réponse : l'arche de Noé existera toujours, même en cas de catastrophe inconcevable. Et aujourd'hui comme dans l'avenir, tout ce qu'elle contient sera la propriété des capitalistes, des marchands, et de leurs zélés auxillaires les fonctionnaires et commissaires européens. Et puisque le discours affirmant l'importance de certaines valeurs religieuses de l'Union semble connaître une poussée de vigueur inattendue, je me permets de conclure Ite missa est.

L'épuisement à s'offenser d'une politique qui n'est plus au service de l'homme ne donne qu'à choisir la désobéïssance.
Rédigé par: dg | le 25 février 2008 à 22:20
La désobéissance pose cependant un problème : de par son action en marge de la société, elle prive le commun du bénéfice du travail de l'individu. Autrement dit, retarde ce progrès que nous appelons tous de nos voeux (du moins, à gauche) et sans lequel l'épuisement à s'offenser n'est que vanité.
Fort heureusement, la quasi-totalité du vaste monde n'a que faire de l'interprétation limitée que parviennent à faire les administrations de pays développés des thèses de l'économie de la connaissance et continueront à progresser de leur côté. Et puisqu'il est probable qu'ils nieront les titres de propriété intellectuelle émis par leurs anciens colonisateurs, tout ceci n'est au fond que d'une importance relativement limitée : à la simple survie de nos cultures, autrement dit, pas grand chose.
Rédigé par: Gus | le 26 février 2008 à 04:48
Vous avez raison certainement d'un point de vue optimiste. Je ne le suis pas.
Rédigé par: dg | le 26 février 2008 à 20:57
J'avais été frappé à la lecture en dilettante du "geste et la parole" de Leroi-Gourhan par le début de sa (longue) conclusion que je résumerais ainsi : certes, tout est peut-être perdu d'avance : mais alors, dans ce cas, à quoi bon s'en faire ? Tant qu'à se faire mal au crâne, autant imaginer que ça peut éventuellement servir à quelque chose, sinon, mieux vaut aller boire un coup.
Ha si, quand même : noter un point : puisque notre actuel modèle de société ne semble guère ne pouvoir mener qu'au désastre, sans doute l'homme de bonne volonté doit-il apprendre à faire preuve d'une plus grande sympathie que celle que l'intuition ne lui inspire envers les cultures les plus étrangères à ses yeux, quoi qu'il semble lui en coûter : dans l'intérêt de l'homme, tout simplement.
Rédigé par: Gus | le 26 février 2008 à 21:18
Pour revenir à votre idée, des pays du vaste monde , faites vous référence aux nomenclaturas au pouvoir, peu différentes de ce qui existe partout, pour décider de ce qui serait différent des décisions prises au sein des grandes institutions internationales et occidentales ?
Hormis l'Inde qui semble avoir résisté ouvertement à un marché fermé des semences ou des brevets. Mais quelle autre exemplarité pour d'autres domaines ? Peut être les pays d'Amérique du Sud ?
Les rapports humains me semblent être partout les mêmes en terme de partage des connaissances , des décisions, du pouvoir.Peu progressistes, hormis adapter leur économie à celle qu'ils s'imposent.
Des élites et une masse laborieuse.
Pas d'autre projet de "civilisation" à ma connaissance....
Enfin, pessimisme ne rime pas avec inaction.
Voire, imagination.
Rédigé par: dg | le 27 février 2008 à 20:12
Pour rentrer dans le cadre que vous proposez, le Brésil de Lula a récemment fait l'actualité en ayant développé une économie suffisamment autonome et un modèle de société certainement à peine plus perfectible que le nôtre tout bien pesé de part et d'autre. D'ailleurs, Lula avait promis de foutre le FMI dehors et il a tenu sa parole, en sortant le FMI par la grande porte en faisant en sorte que son pays paye les dettes contractées auprès du FMI pour recouvrer sa liberté de faire évoluer son modèle social en dehors du consensus occidental. Mais ce n'est qu'un exemple. Ce que fait l'Afrique du Sud me semble aussi particulièrement intéressant : vous devez savoir qu'Ubuntu, la distribution Linux la plus populaire actuellement vient d'Afrique du Sud ?
Plus largement, je vous avoue ne pas partager l'opinion si commune il y a quelques années du moins aux USA selon laquelle la démocratie est un préalable au progrès social. Mais je vous prie de ne pas sur-interpréter ce précédent propos :-) Pour me faire pardonner ce propos audacieux, je vous signale que le nombre de citoyens heureux de leur sort est bien plus élevé au Tibet qu'en France :
On peut d'ailleurs certainement se faire une idée de la capacité d'une société à répondre aux attentes de ses membres en évaluant la volonté d'émigration, qui est loin d'être faible en Europe sans pour autant approcher celle de certaines nations africaines.
On peut aussi lire ; http://www.legrandsoir.info/spip.php?article6102 : je n'approuve pas tout perso, mais j'apprécie cette lecture.
Rédigé par: Gus | le 28 février 2008 à 12:14
J'avais lu quelque part que le quinoa avait été "breveté" par des opportunistes américains après un voyage au Pérou. Je me demande si c'était vrai, et quelles conséquences cela a eu sur place...
Rédigé par: maup | le 28 février 2008 à 22:27
Alain Lipietz ( http://lipietz.net ) serait sans doute intarissable et informé sur le sujet.
Je me risquerais à vous dire ce que je crois savoir et qui est donc certainement en partie faux : les brevets sur certains usages et notamment pour l'alimentation humaine de la Quinoa ne sont valables que dans certaines régions du monde : celles qui ont d'une part totalement transposé les accords internationaux relatifs d'une part, dont l'un ou l'autre des offices de brevet a reçu le brevet d'autre part, et là où une administration veille à la faire appliquer.
J'ignore quelle est l'exacte étendue de la situation en France. Je suppose qu'un brevet doit avoir été déposé à l'Office Européen des Brevets, qui est traditionnellement assez facilitant.
Ce qui est par contre exact, c'est que ne saurait être cultivée puis commercialisée en France que de la Quinoa inscrite au registre des semences et distribuée par un semencier agréé.
Rédigé par: Gus | le 29 février 2008 à 08:41