« juillet 2007 | Accueil | septembre 2007 »

28 août 2007

La Commission Européenne sait fort bien se servir elle-même

(Additif 29/08/2007 : cet article doit beaucoup, pour ne pas dire tout, à cet excellent article paru il y a un an sur l'excellent site econoclaste.org sous le titre : Les appels de portables moins chers en Europe, une mauvaise affaire pour les consommateurs? )

La Commission Européenne annonce triomphalement que l'ensemble des opérateurs de téléphonie mobile ont consenti à se plier à sa demande, à savoir, réduire le prix des appels internationaux passés en europe au dessous d'un plafond fixéproposé par la Commission et validé par le Conseil.

Si on considère qu'à ce jour du moins, hormis les cadres dirigeants et intermédiaires des grandes multinationales, seuls les fonctionnaires européens (et les journalistes couvrant l'action de l'administration européenne) sont des consommateurs significatifs de téléphonie mobile internationale, on appréciera tout l'humour involontaire dont fait preuve la Commission en parlant d'une mesure attendue par le public, et donc, d'un renforcement de la foi des citoyens européens en l'administration européenne. Car, d'après diverses études publiées dans la presse, les citoyens européens utilisant un téléphone mobile pour téléphoner à l'étranger sont non seulement très peu nombreux, mais recourrent aux offres pré-payées d'opérateurs spécialisés lorsqu'ils le font.

Si on considère par ailleurs que rien n'interdira aux sociétés de téléphonie mobile de reporter sur d'autres types de communications les pertes qu'elles subiront en ayant été contraintes à baisser leurs tarifs internationaux, on constate qu'au final, c'est bel et bien le consommateur européen qui paiera la facture.

Ainsi, une fois encore, le citoyen européen sera mis à profit du financement de l'administration européenne et des multinationales. Mais alors, je m'interroge : la Commission Européenne est-elle ici cynique, ou sincèrement convaincue du bien-fondé de son action ?

A la veille de l'examen d'un "paquet télécom européen" (recommandant notamment la création d'une administration européenne supplémentaire s'ajoutant aux administrations nationales en charge des questions de téléphonie mobile), voilà qui aidera à se faire une idée sur la clairvoyance de l'analyse de la Commission : car s'il est hélas impossible de distinguer le machiavélisme de l'incompétence, force est de constater que dans un cas comme dans l'autre, l'action est toujours plus à craindre que l'inaction de la part de celui qui démontre être dans l'erreur.

26 août 2007

Les choix politiques de la Banque Centrale Européenne

En fournissant mi-août aux spéculateurs étranglés par la crise de l'immobilier aux USA la trésorerie devenue nécessaire pour leur permettre de disperser leurs créances douteuses, la Banque Centrale Européenne aura démontré sa capacité à prendre de sa propre initiative des décisions politiques d'une portée tout à fait considérable, qui en font sans doute l'acteur européen disposant désormais du poids politique le plus important. Tout un chacun pouvait en effet penser que si le pouvoir dont disposait la BCE était à l'évidence tout à fait considérable, il était de son devoir de limiter son usage à la simple mise en oeuvre du traité de Maastricht : nous savons désormais que tel n'est pas et ne sera plus le cas.

Décision politique, car une telle intervention sur le marché du crédit à court terme est exactement ce que divers gouvernements, à diverses époques, ont publiquement demandé à la Banque Centrale Européenne pour soutenir leur politique économique du moment, sans jamais obtenir quelque réaction visible de sa part à l'exception de nets raidissements.

Par contre, dès lors qu'il s'est agi de protéger les spéculateurs et institutions financières noyés dans un marché à très gros risque commenté dans la presse grand public depuis maintenant des années, la Banque Centrale Européenne n'aura pas attendu plus de 24 heures pour s'aligner sur la réserve fédérale américaine et prendre la mesure demandée par les marchés financiers.

S'il peut sembler troublant que les spéculateurs et institutions financières parviennent à obtenir en quelques heures des mesures que les représentants élus des citoyens de l'Union ne seront jamais parvenus à obtenir, il est encore plus troublant de constater que réaliser des injections et retraits imprévisibles de liquidités sur le marché financier est très précisément ce que la BCE a reçu mission (traité de Maastricht, art.105) de ne pas faire. En effet, l'inflation provient, pour l'essentiel, des doutes que tout un chacun peut légitimement entretenir sur le rapport entre la création effective de richesse et le volume de monnaie en circulation : prendre des décisions innattendues ou imprévisibles, c'est à dire, faire de la politique, est très précisément ce qui donne aux citoyens des raisons de douter de leur monnaie, et donc, d'augmenter leurs prix et de revendiquer plus fermement des augmentations de leurs salaires et pensions.

Mais il est encore plus troublant de constater qu'en passant par dessus la tête des autorités prudentielles nationales définies par l'article 105-5 du traité de Maastricht, et en offrant, de sa propre initiative,  à certains gros spéculateurs et institutions financières en particulier (en restant maître de l'instant exact auquel la BCE décide soudainement de déroger à ses pratiques habituelles) les moyens de "couvrir" leurs créances douteuses, la BCE aura tout simplement permis aux créateurs et détenteurs de ces créances douteuses de les faire disparaitre et se fondre dans la masse des créances du marché : là où une défaillance financière nette des institutions financières impliquées aurait permis d'identifier et pointer les investissements et valeurs douteuses, et donc, consolider la valeur de la monnaie et de l'épargne des citoyens européens par le retrait de valeurs pourries, l'intervention de la BCE aura permis aux détenteurs de ces actifs branlants de les revendre à prix réduit sur un nouveau marché à risque à des investisseurs qui en sont désormais les porteurs à l'insu du marché. Autrement dit, les actifs en question n'ont en aucun cas disparu : ils sont simplement devenus invisibles : leurs nouveaux porteurs sont toujours aussi fragiles, mais, désormais, comme avant le crash, personne ne sait plus réellement qui les porte.

Donc, grâce à la BCE, les spéculateurs ayant pris trop de risques auront non seulement limité leurs pertes, mais de plus font désormais porter le risque qu'ils auront sciemment pris à la collectivité prisonnière du monopole monétaire détenu par l'Euro, qui subira collectivement les conséquences de l'existence de ces créances douteuses.

Si on considère d'un côté que c'est en théorie la prise de risque qui justifie le bénéfice du spéculateur, on constate de l'autre que la BCE est intervenue de sorte à réduire ce risque, rendant la spéculation financière moins risquée qu'elle ne l'était selon les règles du marché.

Autrement dit, il est devenu raisonnable de penser que prendre les plus hauts risques possibles sur le marché financier, c'est courir en fait bien moins de risques qu'il n'y parait grâce au paternalisme interventionniste de la BCE qui déresponsabilise plus encore les investisseurs institutionnels sur les marchés les plus fragiles.

Si on considère enfin que la BCE n'a évidemment pas le pouvoir de limiter le risque inhérent à toute réelle entreprise industrielle (au dela de la simple manipulation de titres, contrats et valeurs financières) ou toute création d'activité, et si on considère d'autre part que les investisseurs doivent choisir entre spéculation financière et création d'activité pour augmenter leur capital (et choisissent donc entre ces deux activités celle qui présentera le rapport risque/bénéfice le plus séduisant ) on en déduira aisémment que la BCE aura choisi de donner au marché le signal clair selon lequel, selon elle, mieux vaut spéculer sur les marchés financiers en pouvant compter sur les interventions de la BCE plutôt que de créer de l'activité hors de la vue de la BCE, et, dans sa plus grande indiffèrence, la BCE ne considérant pas d'expérience devoir laisser sa politique se laisser influencer par les conséquences que peut avoir sa politique de change sur l'activité industrielle des états de la zone euro.

Texte juridique de référence sur ce point précis à cette heure, le Traité de Maastricht, précise (art.105) que le système européen des banques centrales (qui coordonne l'action de la BCE et des banques centrales européennes hors zonr euro)  peut « sans préjudice à l'objectif de stabilité des prix, ... apporte(r) son soutien aux politiques économiques générales dans la Communauté, en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de la Communauté : emploi, compétitivité ». Il faudra alors que l'on m'explique en quoi prendre parti contre l'investissement dans l'activité économique et en faveur de la spéculation financière contribue à l'emploi et la compétitivité dans la Communauté Européenne, à moins de considérer l'activité bancaire ou spéculatrice comme une activité économique ordinaire, ce qui alors contredit le principe même de l'intervention d'une administration centralisée comme la BCE.

On objectera qu'Alan Greenspan en son temps n'avait pas semblé gêné par telle contradiction : ce sera oublier que rares étaient ceux sur le marché qui croyaient qu'il interviendrait pour sauver les canards boîteux auxquels il administrait ces célèbres lavements de liquidités. D'ailleurs, ce n'est sans doute pas un hasard si c'est très exactement après la fin de son mandat qu'ont commencé à apparaître les réelles difficultés pour certains spéculateurs, victimes de comportements parfois 'aggressifs de leurs chers confrères. En effet, si la chute d'un investisseur institutionnel du marché financier qui aurait sans doute pu se produire sous Greenspan aurait eu des conséquences que nul investisseur ne veut connaître, le retour aux politiques interventionnistes sur le marché financier permettait d'espérer de telles interventions de la part des grandes banques centrales, et donc, permettait d'anticiper l'existence à venir d'une phase dans laquelle le marché pourrait se mettre à manquer de liquidités, permettant à ceux qui en détenaient de négocier en position de force créances et actifs vendus sous la contrainte par des investisseurs imprévoyants : ici encore, il s'agissait simplement de perspectives de profit. C'est donc sans doute le flou entretenu par les actuels dirigeants de la FED et de la BCE sur les politiques qu'ils tiendraient face à d'éventuelles circonstances de ce type qui aura poussé les acteurs les plus aggressifs du marché à vouloir les tester, avec le résultat qu'on sait désormais, à savoir, plier.

Ainsi, si, comme une bonne partie des français, l'essentiel de votre épargne repose sur votre résidence principale, vous devez avoir compris que les choix et les non-choix faits en toute indépendance politique par la BCE influent énormément sur la capacité effective d'éventuels acheteurs à pouvoir acheter votre bien en cas de mutation professionnelle, départ à la retraite, ou changement familial. Et notez, comme en avaient convenu Philippe Séguin et François Mitterrand en 1990, que l'indépendance absolue dont jouissent les technocrates de la Banque Centrale Européenne ne les met nullement à l'abri de l'influence des plus gros investisseurs ou à l'abri de leur propre bêtise : et c'est donc qu'en toute indépendance, ils détermineront, consciemment ou non, si vous appartiendrez aux gagnants ou aux perdants des grands mouvements qui affecteront désormais une monnaie qui vient d'admettre toute l'influence qu'a le marché financier sur son pilotage.

Et notez enfin qu'en l'état de l'actuel projet de "Paquet Constitutionnel 2008" incluant à la fois les réformes institutionnelles franco-françaises promises par Nicolas Sarkozy pendant sa campagne et le passage au forceps du Traité pour une Constitution Européenne vaguement remaquillé, aucune des craintes s'étant révélées prémonitoires conjointement admises par le président PS et son contradicteur UMP/RPR à l'époque du débat sur le traité de Maastricht ne fait l'objet de quelque remédiation que ce soit.

A bon entendeur...

Les analystes semblent estimer à 1.800.000.000.000 € la valeur totale des titres évaporée pendant ce que les spécialistes nomment cette "correction", soit environ 1.800 € par épargnant à l'échelle mondiale.

Additif 28/8/2007 : sur l'excellent voxeu.org, on Stephen Cechetti évalue à mille milliards de dollars ($ 1.000.000.000.000) les besoins de refinancement à court terme du marché de l'immobilier américain. Rappellons pour mémoire que puisque la Réserve Fédérale américaine ne publie désormais plus son évaluation de l'évolution du M3, les marchés devront se contenter de leurs propres évaluations pour estimer la masse de créances douteuses qui seront remises en circulation sans mention d'origine d'ici fin 2007. Dans le journal "Le Monde" du 27, Daniel Cohen (qui ne partage d'ailleurs pas l'analyse ici exprimée de la politique de Greenspan NDLR)  analyse en ces termes la situation : "Le dilemme semble dès lors être le suivant. Soit (...) on veut à tout prix éviter que la crise de cet été ne s'aggrave (...) soit, on veut surtout éviter d'engager un nouveau cycle de crises financières (...). On aimerait meilleur choix : 1929 aujourd'hui ou demain...". Enfin, on apprend par la Daily Telegraph que la plus grande chaîne de magasins de bricolage américain vient d'être vendue un milliard de dollars en dessous de l'évaluation qui avait été réalisée de sa valeur il y a quelques semaines, à priori du fait de la crise de l'immobilier.