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26 janvier 2005

Sur les lieux du crime

Qu'il ne soit pas dit que Publius commente le traité constitutionnel européen dans son salon, pantoufles aux pieds et bière à la main, façon supporter du samedi soir. Avec l'espoir non dissimilé de grapiller quelques voix pour le nounours en pyjama de AFOE (votez pour nous!), l'équipe m'a en effet envoyé couvrir le débat parlementaire sur la révision du titre XV de la Constitution française, préalable nécessaire, comme tout le monde le sait, à la ratification du traité par référendum.

J'étais donc au balcon, cet après-midi, pour observer les députés discourir du projet de loi constitutionnelle transmis à l'Assemblée le 5 janvier dernier. L'examen avait commencé, hier soir et en mon absence, par la rituelle trilogie des motions de procédure, exercice sans conséquence juridique mais qui réserve souvent de jolis morceaux de bravoure rhétorique. Il s'est poursuivi cet après-midi, par la traditionnelle "discussion générale", pendant laquelle une exacte douzaine d'orateurs s'est succédée à la tribune pour parler du texte, des circonstances du texte, des défauts du texte, de l'histoire du texte, des qualités du texte et parfois de choses dont le lien avec le texte est pour le moins ténu.

Comme à l'habitude, le député communiste de service s'est lancé dans un tirade passionnée émaillé de termes au charme désuet, mentionnant dans un même souffle les "possédants" et le "grand capital" sous les quolibets rageurs des députés UMP. Comme à l'habitude, une bonne partie des discours des députés de la majorité a été d'une banalité désespérante. Comme à l'habitude, les ministres (Dominique Perben et Claudie Haigneré) ont repris la parole à la fin de la discussion, prenant soin de répondre un à un aux intervenants et de protester du caractère éminemment raisonnable de la position du gouvernement. Et, comme d'habitude, l'hémicycle et les balcons se sont vidés de concert, une fois la première demi-heure écoulée.

Heureusement, le travail en séance comporte toujours son lot de curiosités et de surprises, aptes à distraire le spectateur qui commence, malgré toute sa bonne volonté, à trouver le temps long. Cet après-midi, il s'est amusé du fait que les trois orateurs qui ont mentionné la directive Bolkestein ont tous ajouté un "n" au nom de l'ancien commissaire européen. Il a regardé, comme à son habitude, le ballet des huissiers le trajet des missives, la mécanique bien huilée de la prise de notes par les secrétaires des débats, les conciliabules entre députés, les discussions du président de séance avec les fonctionnaires parlementaires et l'ennui poli des ministres. Il a guetté l'arrivée des ténors : Bayrou est apparu après le début du discours de la députée UDF Anne-Marie Comparini, a interrompu l'oratrice par des applaudissements à contretemps, et est parti avant la conclusion. Balladur est arrivé à la fin de la séance, rejoignant une place solitaire qui évoquait immanquablement le chemin parcouru depuis les riches heures de Matignon.

Heureusement aussi, certains discours n'ont pas manqué d'intérêt ou de piquant. Les rapporteurs de la Délégation européenne se sont lancés dans un utile travail d'explication du texte et des procédures parlementaires. Un vieux député UMP passant dans les derniers s'est acquis les rires de l'hémicycle en commençant son intervention par "il n'y a plus beaucoup de monde... et tout a été déjà dit", avant de se lancer dans une longue tirade sur les origines mythologiques d'Europe, tirade dont le Garde des Sceaux devait souligner plus tard les sous-entendus grivois. Surtout, et je le dis en pesant mes mots le discours d'ouverture de Jean-Marc Ayrault, le président du groupe PS, a été d'une fort belle facture.

Je n'ai jamais beaucoup apprécié Ayrault, et il faut bien reconnaître qu'il n'est pas un orateur exceptionnel. Mais son allocution d'aujourd'hui compensait par la qualité du fond la banalité de la forme. Tout, ou presque, y était. D'abord une remarque courageuse contre la tendance à rendre l'Europe responsable de tous les maux de la France :

Les difficultés de notre pays ont d'abord leur cause en lui-même. Aucun bureau anonyme de Bruxelles n'a exigé le démantèlement de la politique de l'emploi et des services publics, aucune main invisible n'a dicté la suppression des 35 heures ou la privatisation d'EDF, aucune autorité supranationale n'a imposé de baisser les impôts au détriment de la formation, de l'innovation et de l'industrie. Faire l'Europe, ce n'est pas abdiquer toute volonté politique, et ces choix sont ceux du Gouvernement.   

Puis le rappel nécessaire de l'imperfection du texte :

A l'image de l'Europe, ce traité est imparfait mais indispensable. Il nous unit au-delà de l'économie, il est un compromis entre des visions différentes. Sa lourdeur, sa frilosité en matière fiscale ou sociale sont la rançon de la pluralité.

Et enfin, après des piques justifiées contre la procédure du référendum obligatoire pour toute nouvelle adhésion (un "référendum de commodité UMP") et le jeu dangereux de Bayrou et Sarkozy ("les jumeaux de la peur"), le rappel qu'un oui au référendum ne vaut pas un oui à Chirac :

L'Europe a toujours été au cœur de l'identité des socialistes. [...] Faudrait-il y renoncer au prétexte que M. Chirac et les très lointains héritiers du général de Gaulle ont fini par s'y rallier après l'avoir brocardée ?

Oui, vraiment, cette intervention était excellente. Espérons que la séance de ce soir, où commence l'examen du texte article par article, sera pareillement digne d'intérêt. Mais elle va bientôt commencer. J'y cours. Je vous raconterai.

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